Manifeste

Aux origines de Temen

Courte histoire d’une intuition devenue intention

Le propre de la pensée est qu’elle se forme plus vite qu’elle ne s’ordonne. Les lectures, les idées politiques, les images poétiques, les questions philosophiques s’accumulent, se répondent parfois, se contredisent souvent, sans toujours trouver un lieu où prendre forme. À dix-neuf ans, et peut-être toute la vie durant, pouvoir explorer les recoins du monde est un cadeau immense et vertigineux. Le risque d’un espace si vaste est de s’y perdre.

C’est peut-être là que commence mon rapport à l’écriture. Non dans le besoin de fixer définitivement les choses, encore moins dans la certitude d’avoir quelque chose à transmettre, mais dans une tentative plus humble : poser ce qui traverse l’esprit pour voir ce qu’il en reste une fois sorti de soi. Écrire n’est pas seulement déposer une pensée déjà formée. C’est souvent l’inverse. C’est en cherchant les mots qu’une idée découvre ses contours. Ce que l’on croyait savoir se déplace dès qu’il faut le dire. Ce que l’on sentait confusément devient plus exigeant lorsqu’il faut lui donner une phrase.

Les mots ne sont donc pas de simples instruments. Ils ne viennent pas seulement après la pensée pour la servir docilement. Ils la modèlent au même titre que la raison et l’intuition. Ils permettent à ce qui n’était qu’une impression intérieure de devenir une forme partageable, donc contestable. Une idée qui reste seule dans l’esprit peut avoir de l’intensité ; une idée qui accepte les mots entre dans un monde plus vaste qu’elle. Elle devient vulnérable, car capable de rencontrer un autre regard, mais cette nouvelle perspective ne peut que la faire grandir et l’approcher de la vérité.

La Tour de Babel, dans l’imaginaire biblique, raconte d’abord une histoire de parole. Des hommes parlant une même langue bâtissent une ville et une tour dont le sommet doit toucher le ciel. Le récit y voit une faute, peut-être une menace : celle d’une humanité qui, unie dans une même parole, pourrait croire que rien ne lui est impossible. Alors vient la dispersion des hommes. Les langues se séparent, les hommes ne se comprennent plus, la construction s’interrompt.

On peut lire Babel comme le récit d’un orgueil puni. Mais ce qui m’intéresse est ailleurs. Ce n’est pas seulement la hauteur de la tour, ni même l’audace des hommes qui la bâtissent. C’est le lien profond que le récit établit entre les mots et la construction. Tant que les hommes se comprennent, ils bâtissent. Lorsque la parole se brise, les pierres cessent de monter. La langue n’est donc pas un détail autour de l’œuvre humaine ; elle en est l’une des conditions.

Dans Babel, il y a une inquiétude, mais il y a aussi une beauté. Il y a l’orgueil possible de l’homme, mais il y a également son refus de l’éparpillement. Il y a cette volonté presque naïve, magnifique, de bâtir quelque chose ensemble pour ne pas disparaître sans trace. On peut y voir une faute ; on peut aussi y reconnaître l’un des gestes les plus anciens et naturels de l’humanité : élever une œuvre plus grande que la somme des parties qui en sont les auteurs. Autrement dit, comprendre la progression de l’humanité passe obligatoirement par une union des individualités.

Il y a près de trois mille ans, en Mésopotamie, Babylone érige l'Etemenanki, grande ziggurat consacrée à Marduk et inspiration qui nourrira le récit de Babel. Son nom peut se traduire par « Maison de la fondation du Ciel et de la Terre ». En son cœur se trouve le mot sumérien temen, qui désigne la fondation sacrée. C'est ce mot, plus encore que la tour elle-même, qui a donné son nom à ce projet.

C’est peut-être cela qui m’intéresse d’abord dans l’Etemenanki : moins la hauteur de la tour que la pensée de sa base. Avant l’ascension, il faut un sol. Avant la forme visible, il faut un point d’appui. Avant le temple, il faut cette première pierre qui n’accomplit rien encore, mais rend possible tout le reste. La fondation est un moment discret, presque invisible une fois l’édifice achevé, et pourtant tout dépend d’elle. Elle porte ce qui viendra, sans savoir encore quelle forme cela prendra.

Temen ne reprend pas Babel comme une provocation, ni comme le rêve d’une hauteur définitive. Il ne s’agit pas de construire une tour achevée, encore moins de prétendre atteindre un ciel. C’est une base à partir de laquelle on élève les quelques pierres qui nous composent. Non pas un socle rigide destiné à porter une doctrine, mais un espace premier où des fragments peuvent se rejoindre sans perdre leur singularité. Le mot garde quelque chose du sacré, mais ce sacré n'a pas besoin d'être religieux. Il désigne plutôt une forme de respect pour ce qui échappe encore à la pensée : l'inconnu, la beauté, la mort, le langage, la mémoire, la violence du monde, la possibilité même de comprendre un peu mieux ce qui nous traverse. Garder présentes ces réalités qui nous dépassent, sans prétendre jamais les épuiser.

À partir de cette base viennent les tablettes. Chaque texte est une pierre ajoutée. Certaines porteront une analyse politique, d’autres une lecture, un fragment, une image, une contradiction. Toutes ne regarderont pas dans la même direction, et c’est peut-être tant mieux. Une construction vivante n’est pas faite d’un seul bloc. Elle avance par ajouts, par reprises, par écarts, par effondrements partiels parfois.

L’ambition est modeste et durable : faire tenir ensemble l’intime et le culturel, le trop discret pour la presse et le trop vaste pour la routine. Temen ne prétend pas rétablir une langue unique, ni réunir artificiellement ce que le monde sépare. Il tente seulement de faire tenir ensemble quelques pierres, quelques signes, quelques idées, assez longtemps pour qu’un lecteur puisse y entrer à son tour, y trouver un passage, peut-être y déposer quelque chose de son propre regard.

Car la conviction la plus profonde du site tient peut-être dans une forme de foi en l’homme. Non pas une foi naïve, qui oublierait sa violence, son aveuglement, sa capacité à détruire ce qu’il prétend aimer. Mais une foi fragile dans cette lumière qui le pousse malgré tout à préférer la vie à l’extinction, l’émotion à l’indifférence, le vrai au confort de l’illusion. Cette lumière n’est jamais pure. Elle traverse des nuages, mais elle demeure, et Temen en est l’une des manifestations possibles.

Il serait triste de renoncer à construire sa propre tour sous prétexte qu’une averse menace toujours de l’abîmer. Il serait plus triste encore de croire que cette tour ne vaut rien parce qu’elle restera inachevée, parce que le temps l’usera, parce qu’elle ne dominera jamais définitivement l’horizon. Peut-être faut-il accepter cela : aucune tour humaine n’est le centre du monde. La tour qui nous habite tous n’est elle-même qu’une pierre de plus dans la stèle commune à l’Humanité.